Premiers contacts, premiers repères

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Premiers contacts, premiers repères

Une démarche novatrice autour d’un projet “pour se familiariser” avec la crèche ou avec son assistante maternelle

Toute notre vie, il y aura toujours des « toutes premières fois » dont nous nous souviendrons avec joie ou avec tristesse : le premier vélo, le premier baiser mais aussi la colère d’un adulte, un échec à l’école voire la perte d’un ami.  Les parents notent celles qui jalonnent le développement de leur enfant : le premier sourire, le premier mot, le premier pas…mais pour l’enfant qui vient de naitre, chaque nouveauté est une « première fois » et les journées en sont remplies : il découvre régulièrement des nouvelles têtes, des nouveaux lieux, des nouvelles sensations qu’il  va examiner sous deux angles : Est-ce une « première fois » sans lendemain ? Est-ce une nouveauté dont il faut se méfier ?

Le tout petit va certainement rencontrer une grande « première fois » quelques mois après sa naissance : L’accueil régulier chez une assistante maternelle ou à la crèche.

Tout devient nouveau. Il y a des milliers de choses à examiner. C’est une grande aventure et il faut l’aider rapidement à saisir ces deux points : C’est un lieu qui va devenir familier,  il faut que je l’identifie comme tel et c’est aussi un lieu inoffensif si j’en crois mes parents qui ont l’air rassurants.

Que nous soyons parents ou professionnels, il faut savoir ce que peut ressentir le bébé lors de ces grands changements de vie que sont les séparations et les retrouvailles. Ces moments d’accueil sont exceptionnels pour chacun des protagonistes mais vécus différemment. Aussi, est-il important de ne pas oublier que lorsque le bébé quitte les bras de ses parents, c’est pour trouver refuge dans ceux des professionnels. L’enfant n’est jamais seul et c’est bien à ce passage de relais qu’il faut réfléchir.

Évitons de transposer notre ressenti d’adulte chez le bébé. Nos émotions sont élaborées par notre langage et nous pouvons anticiper nos réactions en nous représentant la situation. Par contre, le bébé va vivre cette « première fois » sans possibilité de comparaison ni d’anticipation.

Chacun va donc faire l’expérience de ce grand moment avec des capacités d’analyse très différentes. En s’inspirant des travaux de Danielle Rapoport et de son talent pour jouer avec les mots et les maux ( !)… Il faut apprendre à se co-nnaitre, pour mieux se re-co-nnaitre. Le parent et le professionnel vont  construire une relation de confiance lors des rencontres quotidiennes. Les parents vont découvrir comment  passer le relais aux professionnels, si possible sans jugement, ni contrôle. Ainsi s’élabore une reconnaissance mutuelle et réciproque où chacun peut accompagner l’enfant durant l’absence de l’autre. Cependant, tous ces processus de reconnaissance ne se mettent pas en place en un jour.

Il faut du temps, différent d’un enfant à un autre, où chaque détail aura son importance pour construire la base de sécurité nécessaire pour des accueils quotidiens et réguliers.

Des premières fois rassurantes

 

Du côté du bébé :

On a remarqué que la régularité, la répétition, les repères et les rituels favorisent la sécurité affective de l’enfant et jouent un rôle primordial dans son développement. Pourquoi ?

Deux niveaux d’explication :

 

1-Les repères spatiaux sont indispensables alors que les repères temporels sont incompris

Le cerveau apprend par inférence, c’est-à-dire en repérant les régularités pour mieux les anticiper. Nous savons que notre cerveau fait des probabilités en fonction de ses expériences sensorielles et motrices. C’est-à-dire qu’il devine ce qui peut se passer d’après ce qu’il a vu précédemment.

Un bébé ne connait pas son environnement à la naissance, il doit l’apprendre en observant.

Toutes les informations reçues sont classées par ordre de fréquence : “Plus je vois des objets ou des visages et plus ils deviennent familiers”.

Mais le bébé va aussi organiser des séquences d’évènements. Il ne faut pas oublier que ces séquences ne sont pas mémorisées verbalement mais seulement avec les sens :

Par exemple : ” régulièrement, maman vient, ouvre les rideaux et me prend dans les bras”.

Avec beaucoup de perspicacité, le bébé découvre des régularités et peut ainsi faire des hypothèses.

“J’entends les pas de maman dans le couloir et je fais l’hypothèse qu’elle va entrer, ouvrir les rideaux et me prendre dans ses bras”. “Pourvu que je gagne ! “

Cette hypothèse tient compte de la régularité de la séquence des évènements et du délai entre le début et la fin de la séquence. Le bébé vit dans des ilots temporels. Il ne peut pas encore se situer dans le temps mais il peut anticiper à brève échéance.

Le jeune enfant commence par situer les événements entre eux sur la base de ses observations quotidiennes, puis plus tard, il utilisera des repères relatifs avec l’acquisition du langage. Alors, ce ne sont plus les événements eux-mêmes qui lui permettent de construire leur ordre, mais les jours puis les heures auxquelles il associera certaines activités. Ceci devra attendre l’école maternelle.

2-La sécurité affective assure le bon développement du bébé

Un bébé nait très immature et ne peut survivre sans les adultes qui vont se relayer pour assurer sa survie. Le bébé est parfaitement équipé pour savoir s’il peut compter sur l’aide des adultes. La régularité des réponses de ses parents sera confrontée à celle de la crèche ou de l’assistante maternelle, il comparera son modèle de régularités parental à celui du nouvel environnement.

Il lui faudra donc un petit temps d’adaptation, surtout si son modèle de réponse à la maison est différent du modèle de réponse en crèche! Quand il aura compris comment appréhender cette nouvelle personne, il se sentira en sécurité car il saura prévoir ses réponses.

Pour connaitre les adultes qui l’entourent, le bébé va mémoriser les visages, les voix, les odeurs. Son cerveau est très compétent pour identifier tout ce qui est humain. Il va envoyer des signaux (sourires, gazouillis, grimaces) auxquels les adultes vont répondre. Cette synchronisation des échanges sera décodée avec le même principe de probabilités que celui évoqué plus haut. Quand le bébé émet un signal, l’adulte répond et les échanges se font à tour de rôle, avec un rythme commun.

Pour comprendre les nouvelles têtes, le bébé recherchera cette synchronisation. Il faudra donc passer du temps pour échanger avec lui.

Pendant tout ce temps passé à décoder les habitudes de ces nouveaux humains, le bébé aura besoin d’en référer à ses parents pour obtenir d’eux leur confiance. Une marque de stress ou au contraire une marque de détente sur leurs visages peut stopper ou favoriser cette rencontre.

Ainsi, Pour que le bébé découvre un nouveau milieu, et sachant toute l’importance des informations redondantes pour qu’il fasse des hypothèses, il faut lui proposer, pendant les premiers jours, des repères spatiaux et dynamiques identiques. La même personne l’accueillera dans un même lieu avec les mêmes objets. Elle s’adressera à lui pour qu’il se familiarise aussi avec son visage et son timbre de voix et les parents seront toujours présents.

Du côté des parents

La séparation va aussi être difficile pour les parents. Leurs interrogations sur l’accueil en crèche ou chez l’assistante maternelle, seront différentes de celles de leur enfant. Ils voient le lieu et savent à quoi ressemble une crèche ou un appartement. Ils seront satisfait (ou pas) par l’ambiance. Mais pour eux, l’important, c’est la personne à qui ils vont confier leur être cher. Va-t-elle le comprendre ? Saura-t-elle répondre à ses besoins ?

Il faudra donc qu’ils sentent une écoute attentive. Pour les mettre en confiance, rien de tel qu’un lieu prévu à cet effet, un peu reculé du tumulte de la pièce pour discuter sans être dérangés. Un accueil régulier, ritualisé est donc aussi rassurant pour eux. Leur temps de présence doit être laissé libre. On leur proposera de rester tous les jours le temps qu’ils souhaitent (minimum 1 heure) et de décider s’ils sont prêts à laisser leur enfant pendant un temps court à la fin de la semaine mais il n’y a rien d’obligatoire. On ne doit jamais forcer un parent à se séparer ! C’est le parent qui « dit » à son bébé quand il se sent prêt, tout en respectant un minimum de temps indispensable pour l’enfant.

Du côté des professionnels

Les périodes d’adaptation et de familiarisation se succèdent pour certains professionnels, tout au long de l’année. Pour d’autre, les mois de septembre et d’octobre s’organisent en fonction de ces adaptations qui s’enchainent de semaines en semaines. La perception du professionnel n’est pas la même que celle du parent et encore moins que celle de l’enfant. Son expérience a forgé ses pratiques, il sait anticiper et accompagner les craintes et les souhaits des parents. Il a l’habitude des enfants et peut progressivement comprendre ce bébé qu’il ne connait pas. Le risque serait de banaliser ces premiers accueils, de les rendre très « protocolaires » et d’oublier que ces adaptations sont avant tout des rencontres que le hasard (si toutefois il existe !), a formalisé pour que chacun fasse un bout de chemin ensemble… jusqu’à l’école. Cette période ne peut se résumer à quelques jours. Elle est l’introduction d’un quotidien où chacun aura une place, sa place, pour exister dans ce contexte d’accueil collectif ou familial. Pour se faire, il faut du temps et le respect de la particularité de chacun.

Les premiers mois d’un bébé ne se résument pas en un interrogatoire de plusieurs dizaines de questions. Ils se racontent, se partagent, entre paroles et silences, entre regards et sourires…

Quelle autre différence avec l’adaptation “classique” ?

Les pratiques habituelles pour aider l’enfant et ses parents à franchir cette étape, proposent souvent un rallongement du temps de présence, il se dit alors que l’adaptation se fait “progressivement”. C’est un point de vue d’adulte qui ne correspond pas aux capacités cérébrales du bébé. Ce n’est pas la durée passée hors de la maison qui est importante mais la possibilité de se repérer dans ce nouveau lieu avec des indices clairs. Avec les arguments cités ci-dessus, il devient plus cohérent de proposer au bébé un environnement redondant pour qu’il prenne ses repères et qu’il s’adapte au mieux à ce nouveau lieu. Il n’est pas plus difficile de quitter son parent pour 2 heures que pour 5 heures. La séparation sera toujours un moment difficile et il est normal que l’enfant pleure. Il faut être vigilant aux détails de ces relations qui se vivent au moment des séparations et des retrouvailles.

La « première fois » à la crèche ou chez l’assistante maternelle doit se faire sans protocole rigide. Elle doit s’adapter au groupe familial. La présence des parents (ou d’un parent) est indispensable. On n’apprend pas à une mère (ou un père) à se séparer de son enfant, on lui laisse le temps de rassurer son bébé pour qu’il fabrique un nouveau lien d’attachement avec sa nouvelle référente.

Cette période est cruciale pour la suite. Les professionnels doivent y porter une grande attention. Les parents ne doivent pas non plus la négliger en pensant que leur enfant s’adapte à tout ou qu’ils n’ont pas le temps !!

Comme cette petite Lucie, âgée de 8 mois et demi, qui n’a cessé de faire des allers et retours entre le regard de sa maman, de son papa et le regard de Paula, son auxiliaire de puériculture devenue sa référente. Les trois adultes ont tranquillement discuté de l’arrivée de Lucie dans la famille, des appréhensions de ses parents, très vite dissipées par l’écoute et la gentillesse de Paula. Rapidement, Lucie s’est mise à gazouiller, à « discuter » à son tour, très encouragée par ces 3 adultes attentifs. La synchronisation était très visible, l’attention était partagée…mutuelle. Il faudra renouveler ces rencontres plusieurs fois  jusqu’à ce que Lucie et ses parents se sentent prêts. Alors, ils pourront remettre  Lucie dans les bras de Paula, se lever ensemble, faire le chemin jusqu’à la porte ensemble, et se dire au revoir ensemble. C’est bien cet accordage qui a permis la séparation, loin des questionnaires et des rythmes dictés par la pendule !

Analyse d’un questionnaire pour évaluer la semaine d’adaptation selon ces recommandations présentées dans ce texte :

Une étude sur un suivi de 60 enfants de 2 mois à 24 mois pendant la première semaine passée en crèche ou chez l’assistante maternelle a montré que les bébés en présence de leurs parents vont toujours bien et ne pleurent pas. Cependant, les parents sont assez mal à l’aise au début mais à partir du 4ème jour, ils sont plus détendus et parlent volontiers. Ils reproduisent à l’identique les mêmes postures en arrivant (portent le bébé de la même façon, s’assoient à la même place) et semblent plus décontractés au fil du temps.

Peu de parents ont souhaité « tester » la séparation en laissant leur enfant quelques heures. En effet  ce n’est pas la séparation qui était visée mais la confiance pour supporter cette séparation. Pour construire cette confiance il faut du temps.

Chaque famille est différente et c’est pourquoi cette période doit tenir compte des spécificités de chacun.

Christine SCHUHL & Josette SERRES

1 Comment

  1. BAUMANN Annick dit :

    Merci pour cet article clair et inspirant
    A voir pour mettre en pratique dans des structures plus importante… Et il tombe a pic car les bébés confinés pleurent beaucoup a la crèche cet automne après ces temps particuliers ou les familles ont été réunies malgré elles pendant des semaines. Je me posais la question de savoir si on ne pouvait pas adapter au mieux la présence des familles pendant cette séparation…. Mais la circulation du virus continue de rendre plus compliqué la réflexion et l’action commune…

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