Pour que le remède ne soit pas pire que le mal !

Les enjeux de la sécurité affective :
21 juin 2020

Pour que le remède ne soit pas pire que le mal !

Les instances dirigeantes de notre pays se sont beaucoup appuyées sur l’avis des experts pour enrayer la pandémie. Les plus grands chercheurs et médecins nous ont dit tout ce qu’ils savaient  sur le covid19. D’autres spécialistes (psychologues, nutritionnistes, coachs sportifs, …) nous ont expliqué comment « réussir » notre confinement. Maintenant à l’heure du futur dé-confinement, qu’il s’agisse de l’industrie, des bureaux, des commerces, des écoles, des crèches, les directives arrivent et les conseils pratiques pleuvent. Deux maitres mots : distance et masque.

Nous avons entendu les enseignants s’interroger sur la faisabilité de certaines directives. En fonction des locaux mais surtout en fonction de l’âge des enfants. Les enseignants de maternelle se demandent comment expliquer à des très jeunes enfants, l’intérêt des distances sociales.

Que savons-nous des besoins fondamentaux des bébés pour un bon développement de leur cerveau.

Les études scientifiques en psychologie et en neurosciences nous ont montré l’importance des adultes dans la construction des connaissances d’une part et dans la confiance en soi d’autre part.

– Le bébé humain est un être social qui ne peut se développer sans contact direct avec un adulte. Son cerveau est équipé de structures spécialisées pour certains apprentissages mais rien ne sera possible sans interaction avec l’environnement. Il apprendra à parler en entendant les sons du langage mais aussi en voyant les mouvements de la bouche qui sont synchronisés avec les sons. Que pourra-t-il apprendre en voyant un visage masqué lui parler ? Les structures  cérébrales spécialisées dans le traitement des visages vont-elles être sous-informées ?

– Le bébé humain est un être social qui a besoin de la proximité de l’adulte pour se sentir en sécurité. La théorie de l’attachement[1] nous a confirmé qu’un enfant doit savoir s’il peut compter sur l’adulte. Dans des lieux nouveaux où tout a changé, avec des adultes non reconnaissables et après cette longue période de séparation, le jeune enfant va ressentir un très fort sentiment d’insécurité. Ses structures cérébrales spécialisées dans la survie vont se mettre en alerte en sécrétant des hormones toxiques. Seuls les adultes sont aptes à apaiser les enfants en les prenant dans les bras. Les enfants non consolés auront des difficultés plus tard dans la gestion de leurs émotions. Les bébés auront-ils des temps de câlin de qualité ?

– La conscience de soi et des autres se construit lors des interactions entre enfants[2]. Savoir que les autres pensent différemment de soi est un long processus qui s’apprend lors des échanges. Que se passera-t-il si les échanges sont réduits et limités ?

Ce ne sont que quelques exemples des difficultés que nos tout petits risquent de rencontrer mais nous n’avons aucun recul pour savoir quelles conséquences cela aura sur leur développement.

S’appuyer sur notre expérience

Depuis de nombreuses années les professionnels de la petite enfance ont appris à observer les bébés, à analyser et à ajuster leurs postures professionnelles[3]. Au fil du temps, l’hygiénisme s’est intelligemment vu relayer par des pédagogies réfléchies et prudentes, elles-mêmes contrôlées par des normes définies. Aujourd’hui, nous voici confrontés à une pandémie sans précédent, qui nous force à adopter des mesures préventives drastiques. Nous devons bien sûr respecter ces mesures décidées par le gouvernement tout en réfléchissant sur la manière d’adapter notre quotidien.

 

 

Cette pandémie ne doit pas nous faire retrouver

des pratiques professionnelles du siècle dernier[4]

 

Les craintes et les peurs qui nous envahissent aujourd’hui sont légitimes. Durant plusieurs semaines de confinement les rythmes et les repères ont été parfois improvisés. Il est donc important que ces retours en crèche se fassent sans précipitation. Il faut retrouver ce lien tissé, même si beaucoup de professionnels ont fait un travail extraordinaire pour préserver ce lien en dialoguant avec les parents via les réseaux sociaux.

Cependant, il faudra bien franchir à nouveau la porte des établissements.

L’application des règles d’hygiène va poser des questions d’ordre pratique mais pas seulement….

Comment construire alors ce quotidien sous ces nouvelles conditions ?

Comment concilier protection contre le virus et développement harmonieux de nos jeunes cerveaux ? Comment concilier la santé physique d’aujourd’hui et la santé psychique de demain ?

La distanciation ne va-t-elle pas impacter les temps de transmissions entre les parents et les professionnels ?  Comment les enfants pourront-ils communiquer avec ces adultes masqués ?

Avec toutes ces nouvelles consignes, se pose le risque d’un glissement vers des interdits surdimensionnés sous prétexte de gestes barrières. Ils ne doivent pas nous faire oublier tous les fondamentaux mis en place au fil du temps.

Ces nouvelles directives ne risquent-elles pas de pousser les professionnels à ne proposer que des jouets lavables, favoriser les jeux individuels pour respecter la distance, raccourcir les câlins, écourter les transmissions, éviter les sorties dans le jardin, suspecter les enfants au moindre éternuement….

Le risque est grand

Les enfants peuvent ne manifester aucune opposition, aucune inquiétude, aucun étonnement devant ces pratiques, mais il ne faut pas tomber dans l’erreur d’interprétation supposant qu’un enfant qui ne pleure pas est un enfant qui va bien. Un enfant qui reçoit des informations incomplètes construit dans son cerveau un édifice de connaissances dont les soubassements seront fragiles et dont les conséquences se verront peut être plus tard.

Alors que faire ? Réfléchissons ensemble

– Soyons créatifs : Des masques transparents existent et devraient être réservés aux crèches (et aux malentendants). Ils permettent de ne pas priver l’enfant de ce qu’il a de plus précieux : le visage humain[5]

– La réouverture de la crèche et tout son cortège de nouvelles pratiques doit se faire en amont et en concertation. Les consignes doivent être claires pour ne pas laisser place à l’improvisation.

– Une fois de retour, les enfants doivent retrouver leur l’environnement familier et les rituels (sortir les jouets habituels, retrouver les histoires qu’on aime, retrouver sa place dans le dortoir).

– Il faudra aussi créer de nouveaux rituels : le lavage des mains sera l’occasion de jouer avec l’eau et la mousse. Les enfants adoreront aussi participer au lavage des jouets.

– La sécurité affective assurée par une bonne qualité de présence des adultes sera toujours privilégiée en prenant garde de ne pas se laisser grignoter par les tâches matérielles de nettoyage et de désinfection qui seront de toute évidence plus importantes.[6]

 

Au-delà des risques

Nous savons combien l’enfant est capable de s’adapter. Nous savons combien les professionnels sont créatifs, que beaucoup savent se remettre en questions et que les acquis sont importants. Alors n’hésitons surtout pas à réfléchir, à poser nos craintes et nos certitudes, pour que nous préservions une véritable cohérence autour de l’accompagnement des très jeunes enfants. À plusieurs nous serons plus forts pour inventer cet autre monde.

 

Christine Schuhl

Educatrice de jeunes enfants et universitaire. Formatrice et conférencière, notamment sur le thème des « douces violences » et conseillère pédagogique petite enfance en structure d’accueil.

Josette Serres

Docteure en psychologie du développement, spécialisée dans le développement cognitif du nourrisson. Formatrice petite enfance.

[1] Pierrehumbert, B. (2019). L’attachement aujourd’hui, parentalité et accueil du jeune enfant. Savigny-Sur-Orge : Philippe Duval

[2] J. Nadel, Imiter pour grandir, Dunod, 2016

[3] Christine Schuhl et Josette Serres, (2015) Petite enfance et neurosciences : (Re)construire les pratiques, Éd. Chronique sociale,

[4]https://lesprosdelapetiteenfance.fr/vie-professionnelle/paroles-de-pro/chroniques/les-chroniques-de-monique-busquet/lapres-confinement-le-risque-du-trop-dhygiene-par-monique-busquet

[5]https://lesprosdelapetiteenfance.fr/formation-droits/les-politiques-petite-enfance/tribunes-libres/deconfinement-et-accueil-du-jeune-enfant-limpact-du-port-du-masque-par-anne-dethier-et-florence

[6] N.Proulx, A.Szanto-Feder et R. Caffari-Viallon, Printemps 2020…et si nous revenions à l’essentiel via le site www.pep-vd.ch (avril 2020)

3 Comments

  1. CECILE SUSAGNA dit :

    Tres pertinentes toutes ces interrogations!!!!
    j’aime beaucoup la photo!!!!
    he he c’est ma cousine a moi….
    bisous bisous

  2. BAUMANN Annick dit :

    Bonjour a vous
    Merci pour cet article pertinent et éclairant sur notamment la question du masque dans la construction psychique de l’enfant… question que je me suis posée moi même pour les plus petits …
    La solution du masque transparent est une bonne idée. Dans notre structure les bébés et tous les enfants ont continué a été câliner, aller dans le jardin… J’ai remarqué un enfant de 18 mois environ me sourire quand il a perçu le mien. Nos yeux se plissent… les intentions sont plus difficiles a percevoir sans le visage, y compris pour les adultes….
    La voix, la posture, le regard sont a étudier plus attentivement pour comprendre le sens des paroles et des gestes. Si nous sommes nous déstabiliser quant est il des enfants en bas âge ?

  3. M.Marquant-Thiebaut dit :

    tellement vrai !

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